Mai 1997. New York. L’air est électrique dans l’Equitable Center.
D'un côté de la table, Garry Kasparov. Surnommé "l'Ogre de Bakou", il n'est pas seulement le champion du monde d'échecs. Il est considéré comme le plus grand joueur de tous les temps. C'est une force de la nature, un homme intense, arrogant, brillant, capable d'écraser ses adversaires par sa seule présence psychologique.
De l'autre côté... deux tours noires, hautes de deux mètres, pesant 1,4 tonne. Pas de visage, pas d'émotion, juste le bourdonnement sourd des ventilateurs. Son nom : Deep Blue. Son créateur : IBM.
C’est le match du siècle. L'Homme contre la Machine. L'intuition contre le calcul. La chair contre le silicium.
La confiance avant la chute
Un an plus tôt, Kasparov avait déjà battu une version précédente de la machine. Pour lui, ce match revanche est une formalité, une exhibition lucrative.
Il a même déclaré : "Un ordinateur ne pourra jamais battre un grand maître. Il leur manque l'intuition, la beauté du jeu." Pauvre Garry. Il ne savait pas qu'il s'apprêtait à vivre le pire cauchemar de sa vie.
Le fantôme dans la machine
Le match commence. Kasparov gagne la première partie. Tout le monde se détend. La machine est forte, mais l'homme est le patron.
Puis vient la Partie 2. Le tournant historique. À un moment critique, Deep Blue joue un coup étrange. Un coup qui ne ressemble pas à un coup d'ordinateur. D'habitude, les machines sont "gourmandes" : elles prennent les pièces offertes. Là, Deep Blue refuse un sacrifice. Elle joue un coup d'attente, subtil, stratégique. Un coup... humain.
Kasparov se fige. Il pâlit. Pour lui, c'est impossible. Une machine ne peut pas "penser" comme ça. La paranoïa s'installe. Il se met à croire qu'IBM triche. Il est persuadé qu'il y a un grand maître caché en coulisses qui dicte les coups à l'ordinateur. "Ce n'était pas la machine !" hurlera-t-il plus tard.
Déstabilisé, furieux, obsédé par ce "fantôme", Kasparov perd la deuxième partie. Il ne s'en remettra pas.
L'effondrement d'un Dieu
Le reste du match est une agonie psychologique. Kasparov ne joue plus contre un ordinateur, il joue contre ses propres démons. Il dort mal, il voit des complots partout.
Arrive la sixième et dernière partie. Le score est à égalité. Tout se joue là. Kasparov, épuisé, commet une erreur d'ouverture impardonnable, une bévue de débutant qu'on n'aurait pas vue dans un club de quartier. Deep Blue, impitoyable, voit la faille.
En moins de vingt coups, c'est fini. Kasparov se lève brusquement, les mains tremblantes, et quitte la salle sans serrer la main des ingénieurs. L'impensable est arrivé. La machine a gagné.
La vérité sur la magie
Qu'avait fait Deep Blue pour briser le champion ? Avait-elle développé une conscience ? Une âme ?
Non. Elle avait juste utilisé la Force Brute. Deep Blue était capable d'analyser 200 millions de positions par seconde. Elle ne "réfléchissait" pas. Elle ne savait même pas qu'elle jouait aux échecs. Elle ne ressentait ni la joie de gagner, ni la peur de perdre. Elle se contentait de calculer des probabilités mathématiques plus vite que n'importe quel cerveau biologique.
Le coup "humain" de la partie 2 qui a rendu fou Kasparov ? Les analyses ultérieures ont montré que c'était probablement... un bug. Ou plutôt, un choix par défaut car la machine ne trouvait rien de mieux. Kasparov a projeté son humanité sur une boîte de métal qui ne faisait que des maths.
Une fin mémorable
Ce jour-là, nous avons appris une leçon fondamentale sur l'Intelligence Artificielle. Nous avions peur que les robots deviennent comme nous, avec des sentiments et des désirs de conquête. En réalité, ils nous ont battus en restant des calculatrices froides et parfaites.
"Deep Blue a gagné la partie, mais Kasparov a gardé quelque chose que la machine n'aura jamais : la capacité d'être mauvais perdant."
Aujourd'hui, n'importe quelle application d'échecs gratuite sur votre smartphone est dix fois plus puissante que le Deep Blue de 1997. Pourtant, l'humanité n'a pas disparu. Les échecs n'ont jamais été aussi populaires. Pourquoi ? Parce que ce qui nous fascine, ce n'est pas la perfection du calcul, c'est la fébrilité, la sueur et la peur de l'erreur.
