C’était il y a un quart de siècle, mais on s’en souvient comme si c’était hier. Nous étions fin 1999. Prince passait en boucle à la radio, Matrix venait de redéfinir le cinéma, et nous portions tous des vêtements un peu trop larges.

Mais derrière les paillettes et le champagne qui se mettaient au frais, une ombre planait. Une ombre minuscule, composée de deux petits chiffres. L’humanité, au sommet de sa gloire technologique, s’apprêtait à affronter son plus grand ennemi : le passage de « 99 » à « 00 ».

Bienvenue dans la chronique du jour où la fin du monde a été annulée faute de participants.

L’économie de la flemme (ou des octets)

Pour comprendre la panique, il faut remonter aux années 60 et 70. À l’époque, la mémoire informatique coûtait plus cher que l’or. Pour économiser de la place, les pionniers du code avaient pris une décision pragmatique : pourquoi stocker « 1975 » quand on peut juste écrire « 75 » ? Tout le monde sait qu'on est au XXe siècle, voyons !

C’était astucieux, jusqu’à ce que l’horizon de l’an 2000 se rapproche. Le problème était simple mais terrifiant : à minuit, le 31 décembre 1999, les horloges internes des ordinateurs allaient passer à « 00 ». Pour la machine, bête et disciplinée, « 00 » ne voulait pas dire 2000. Cela voulait dire 1900.

Le scénario catastrophe

C'est là que l'imagination collective s'est emballée. Les médias, flairant le filon du siècle (littéralement), nous ont dépeint un scénario digne d'un film de Michael Bay.

On nous a expliqué que si l'ordinateur de la banque pensait qu'on était en 1900, il calculerait des intérêts négatifs sur 100 ans et effacerait nos économies. Que les avions, perdus dans le temps, tomberaient du ciel. Que les centrales nucléaires, confuses, décideraient de fondre. Que les ascenseurs se bloqueraient entre deux étages pour l'éternité.

Le monde s'est divisé en deux catégories : ceux qui réservaient des tables en boîte de nuit à des prix exorbitants, et ceux qui achetaient des groupes électrogènes et des boîtes de raviolis en prévision de l'effondrement de la civilisation.

L’armée de l'ombre

Pendant que le grand public oscillait entre rire nerveux et paranoïa, une véritable armée s'activait en coulisses. Ce fut sans doute la plus grande mobilisation technique de l'histoire.

Des bataillons de programmeurs, dont certains sortis de leur retraite (les seuls à maîtriser le langage COBOL, vieux comme Hérode), ont passé des nuits blanches à scanner des milliards de lignes de code. On estime que le monde a dépensé entre 300 et 600 milliards de dollars pour corriger ces deux petits chiffres. C’était une course contre la montre, invisible et sans gloire.

La nuit du destin

Le 31 décembre 1999 arriva. La planète a retenu son souffle, fuseau horaire par fuseau horaire.

Les yeux étaient rivés sur les îles du Pacifique, puis sur Sydney. Si l'Opéra de Sydney explosait, on saurait à quoi s'en tenir pour la Tour Eiffel. Minuit sonna en Australie. Les feux d'artifice éclatèrent. La lumière resta allumée.

Puis ce fut le tour de Tokyo. De Moscou. De Paris. De New York.

5... 4... 3... 2... 1... Bonne année !

Et... rien. Absolument rien.

Les avions ont continué de voler. Les distributeurs ont craché des billets. Les grille-pains ont grillé du pain. Le seul bug constaté ce soir-là fut celui de tonton Michel, qui avait trop forcé sur le mousseux et confondait la porte des toilettes avec celle du placard.

Le grand malentendu

Le lendemain, le 1er janvier 2000, le monde s'est réveillé avec une gueule de bois étrange. Très vite, le soulagement a laissé place au cynisme : « On nous a arnaqués ! C’était du bluff ! Tout cet argent pour rien ! »

"C’est le paradoxe cruel de la prévention : quand elle fonctionne parfaitement, elle a l'air inutile."

On a oublié que si rien ne s'est passé, ce n'est pas parce que le danger n'existait pas, mais parce que des milliers d'humains avaient fait leur travail à la perfection.

Une fin mémorable

Aujourd'hui, nous regardons le Bug de l'an 2000 avec un sourire amusé, le classant quelque part entre la mode des bananes autour de la taille et la peur du triangle des Bermudes.

Pourtant, cette nuit-là nous a offert une leçon précieuse, bien plus profonde qu'une histoire de code informatique. Elle nous a prouvé que face à une échéance inévitable, l'humanité est capable de deux choses contradictoires : imaginer le pire scénario possible avec une créativité délirante, et coopérer massivement pour l'éviter.

Finalement, le Bug de l'an 2000 est la seule apocalypse de l'histoire qui s'est terminée non pas par une explosion, mais par un message d'erreur Windows... que quelqu'un a simplement fermé en cliquant sur « OK » avant d'aller reprendre une coupe de champagne.