Nous sommes le 4 juin 1996. À Kourou, en Guyane française, l'ambiance est électrique, lourde de cette humidité tropicale et de la pression des grands jours.
Sur le pas de tir, elle trône fièrement : Ariane 5. C’est le nouveau bijou de l’Europe. Plus grosse, plus puissante, plus belle que sa grande sœur Ariane 4. Elle porte en elle des années de recherche, les espoirs de l'Agence Spatiale Européenne et, accessoirement, quatre satellites d'une valeur inestimable.
Ce jour-là, tout le monde s'attend à écrire l'Histoire. Spoiler : ils vont l'écrire, mais pas exactement comme prévu.
37 secondes de gloire
Le compte à rebours égrène ses dernières secondes. Trois, deux, un, top. Les moteurs vulcain s'allument. La bête de 750 tonnes s'arrache du sol dans un rugissement qui fait trembler la jungle environnante.
Dans la salle de contrôle, c'est l'euphorie retenue. La trajectoire est parfaite. Les ingénieurs ajustent leurs lunettes, les cœurs battent un peu moins vite. Tout se passe bien.
Jusqu'à la trente-septième seconde.
Soudain, sans prévenir, la fusée effectue un virage brutal et absurde à 90 degrés. Sous la violence de la manœuvre, la structure se déchire. Le système d'autodestruction s'active. En un clignement d'œil, le joyau technologique de l'Europe se transforme en une boule de feu titanesque dans le ciel guyanais.
Coût de l'opération : environ 370 millions de dollars. Durée du vol : moins de temps qu'il ne faut pour lire ce paragraphe.
L’enquête : Sabotage ou boulon mal vissé ?
Le silence dans la salle de contrôle est assourdissant. Très vite, on ramasse les débris éparpillés dans la mangrove pour comprendre. A-t-on oublié une vis ? Un moteur a-t-il explosé ? Est-ce un sabotage industriel ?
Non. Le coupable n'était pas matériel. Le coupable était une simple ligne de code. Une erreur que n'importe quel étudiant en informatique aurait pu commettre, mais qui, ici, a coûté le PIB d'une petite nation.
L’éléphant dans la Twingo
Voici ce qui s'est passé, expliqué simplement (promis, pas de maths compliquées).
Le logiciel de navigation d'Ariane 5 avait besoin de calculer la "vitesse horizontale" de la fusée. Pour faire des économies de développement, les ingénieurs avaient repris le même logiciel que celui d'Ariane 4. On appelle ça du "code legacy". Après tout, si ça marchait avant, pourquoi changer ?
Le problème, c'est qu'Ariane 5 est une bête de course. Elle va beaucoup, beaucoup plus vite qu'Ariane 4.
Le logiciel a mesuré cette vitesse fulgurante. Il a obtenu un chiffre énorme. Il a ensuite essayé de ranger ce chiffre énorme dans une case mémoire minuscule (un "entier 16 bits" pour les puristes). Imaginez que vous essayez de faire entrer un éléphant dans le coffre d'une Twingo. Ou de verser un litre d'eau dans un dé à coudre.
Ça déborde. En informatique, quand ça déborde, la machine panique. C’est ce qu’on appelle un "Integer Overflow".
Le système de navigation, complètement perdu par ce chiffre qui ne rentrait pas, a planté. Il a envoyé un message d'erreur. Mais l'ordinateur de pilotage, bête et discipliné, a interprété ce message d'erreur comme une instruction de vol. Il a cru qu'on lui disait : "Tourne à fond à droite, tout de suite !"
La fusée a obéi. La fusée est morte.
Une leçon d’humilité
Ce jour-là, l'informatique a donné une leçon brutale aux ingénieurs du monde entier. La réutilisation aveugle de code, aussi fiable soit-il, est un piège mortel si on ne vérifie pas le nouveau contexte.
Ironie du sort : cette partie du logiciel ne servait même pas au vol lui-même. Elle servait à aligner la fusée avant le décollage. Une fois en l'air, ce bout de code était inutile. Il a continué de tourner "pour rien", juste assez longtemps pour détruire la fusée.
Le mot de la fin
Aujourd'hui, le vol 501 d'Ariane 5 est enseigné dans toutes les écoles d'ingénieurs comme l'exemple ultime de ce qu'il ne faut pas faire.
C'est une histoire qui nous rappelle que derrière les machines les plus complexes, les alliages les plus résistants et les ambitions les plus célestes, il y a toujours une erreur humaine toute bête.
Ariane 5 a fini par devenir une lanceuse fiable et légendaire, mais elle gardera toujours cette cicatrice de naissance. Celle du jour où 370 millions de dollars sont partis en fumée parce qu'un ordinateur a essayé de faire rentrer une pointure 48 dans une chaussure en 36.
