Fermez les yeux un instant. Nous sommes le 20 juillet 1969. Vous êtes coincé dans une boîte de conserve en aluminium ultra-fine, le module lunaire Eagle.

À vos côtés, Buzz Aldrin. Aux commandes, Neil Armstrong. Vous filez à des milliers de kilomètres-heure vers un astre mort. Sous vos pieds, le sol lunaire, gris et menaçant, se rapproche dangereusement. Le carburant baisse. Le pouls d'Armstrong monte à 150 battements par minute.

C'est le moment le plus critique de l'histoire de l'humanité. Et c'est exactement ce moment que choisit l'ordinateur de bord pour piquer une crise de nerfs.

Le code de l'angoisse

Soudain, une lumière jaune s'allume sur le tableau de bord. Un code erreur clignote, vert sur fond noir : "1202".

Dans le casque, la voix d'Armstrong, habituellement si calme, se tend : "Donnez-nous une lecture sur l'alarme programme 1202."

Le problème ? Personne ne connaît ce code par cœur. Ni les astronautes, ni la plupart des ingénieurs à Houston. L'ordinateur de bord, l'AGC (Apollo Guidance Computer), est moins puissant qu'une carte de vœux musicale d'aujourd'hui. Et il est en train de crier qu'il n'en peut plus.

Heavy Metal et Mathématiques

Que se passait-il ? Une erreur de procédure avait laissé le radar de rendez-vous allumé. Ce radar bombardait l'ordinateur de milliers de données inutiles par seconde.

Imaginez que vous essayez de résoudre des équations différentielles complexes pour atterrir un avion, tout en ayant un groupe de Heavy Metal qui joue à fond dans votre oreille. Votre cerveau sature. C'est ce qui arrivait à l'AGC.

À Houston, un jeune ingénieur de 26 ans, Steve Bales, a environ 15 secondes pour prendre une décision qui pèse 25 milliards de dollars : on annule ("ABORT") ou on continue ("GO") ?

Le génie de Margaret Hamilton

Si Apollo 11 s'est posé, ce n'est pas grâce à la chance. C'est grâce à l'architecture logicielle conçue par l'équipe de Margaret Hamilton au MIT.

Ils avaient anticipé l'imprévisible. Le code était conçu avec un système de "priorité asynchrone". En gros, l'ordinateur a analysé la situation et a dit : "Ok, je reçois trop d'infos du radar. Je m'en fiche. Je coupe le radar. Je me concentre uniquement sur l'allumage du moteur de descente."

L'alarme 1202 n'était pas un cri de mort. C'était l'ordinateur qui disait : "Je suis débordé, je vide ma corbeille, ne m'embêtez pas, je gère."

La décision

À Houston, l'équipe comprend que l'ordinateur fait son job de délestage. Bales hurle dans son micro : "We're GO on that alarm!" (On continue malgré l'alarme !).

Quelques secondes plus tard, Armstrong annonce : "The Eagle has landed."

Une leçon intemporelle

Ce jour-là, l'informatique a prouvé quelque chose de fondamental. L'intelligence, ce n'est pas la capacité de tout traiter simultanément. C'est la capacité de savoir quoi ignorer quand tout va mal.

"Parfois, le meilleur code n'est pas celui qui fonctionne quand tout est calme, mais celui qui sait garder son sang-froid quand le monde s'écroule autour de lui."

La prochaine fois que votre ordinateur rame parce que vous avez ouvert trois onglets Chrome, ayez une pensée pour l'AGC qui a posé deux hommes sur la Lune avec 74 kilo-octets de mémoire, tout en ignorant poliment le bruit ambiant.